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23 Apr

Historien : Marc Ferro

Publié par Dominique Rech  - Catégories :  #A la mémoire de, #Historien(ne)s, #Histoire contemporaine, #Epistémologie

L’historien français Marc Ferro est mort

Spécialiste du XXe siècle, de la Grande Guerre à Vichy et à la décolonisation, il a été pionnier dans l’utilisation des images comme source historique. Agé de 96 ans, il est décédé le 21 avril.

Internationalement reconnu pour ses travaux sur le XXsiècle, de la Grande Guerre à la décolonisation, en passant par la révolution russe et Vichy, ainsi que pour son exploration pionnière sur l’image comme sujet d’histoire, l’historien Marc Ferro est mort le 21 avril, à l’âge de 96 ans, à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), entouré des siens.

Son père, Jacques, un agent de change italo-grec, né en 1887 et débarqué de Corfou, meurt quand l’enfant n’a que 5 ans. Le petit Marc, né le 24 décembre 1924, grandit dans l’amour d’une mère modéliste chez Worth, première maison de haute couture, dont la beauté et la dignité le hanteront toujours (« une femme admirable », commentait-il devant le portrait posé en vue sur son bureau).

Tout jeune, Marc Ferro se passionne pour l’histoire, compose une première « Histoire de France » qui commence pour lui à la guerre de Cent Ans – il en signera une, plus classique, plus de six décennies plus tard (Odile Jacob, 2001). Si l’amour du récit ne l’a jamais quitté, la problématique s’en est affinée depuis, au point de désigner Ferro comme un tenant d’une histoire expérimentale, dont les règles se sont forgées au fil de sa trajectoire personnelle.

Fuit la zone occupée

Après le remariage de sa mère, la guerre bouscule la famille recomposée, qui prend le chemin de l’exode en juin 1940. De retour à Paris, en classe de seconde au lycée Carnot, il y est bientôt menacé par la politique antisémite de Vichy. Il est en terminale quand son professeur de philosophie, Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), lui sauve la vie, comme à d’autres de ses condisciples, en alertant ses élèves et en recommandant à ceux qui ont une ascendance juive de fuir au plus tôt la zone occupée. Car la mère de Marc, née Firdmann en Ukraine, est juive – elle mourra à Auschwitz, en 1943. Mais jamais Marc ne cherchera à en savoir plus sur les conditions de sa disparition en déportation. « La douleur me submergerait », avouait-il, coupant court à tout apitoiement public.

Ferro, début juillet 1944, rejoint le maquis du Vercors. Le voilà auprès de l’état-major, commis à la lecture des cartes

Etudiant replié en zone libre à Grenoble, en 1942, il est recruté en raison de sa connaissance de l’allemand par une amie communiste, l’énergique Annie Becker (future Annie Kriegel), de deux ans sa cadette, qui anime un réseau de résistants dans la ville. A charge pour lui d’identifier, parmi les soldats qui stationnent aux portes de la ville, les futures cibles en vue d’une action d’envergure.

Mais le réseau tombe et Ferro, début juillet 1944, rejoint le maquis du Vercors. Le voilà auprès de l’état-major, commis, puisque géographe, à la lecture des cartes et, téléphoniste, chargé de transmettre les ordres du lieutenant-colonel François Huet, alias Hervieux, commandant la défense du Vercors. Cependant, quelques jours plus tard l’offensive allemande ruine le bastion de la résistance et, en attendant le débarquement projeté en Provence, les survivants, isolés, se cantonnent à de périlleux raids de ravitaillement. Marc Ferro s’y colle jusqu’à l’ordre de dispersion et la marche sur Grenoble.

Le fait colonial

Bientôt, épuisé mais galvanisé aussi par cet épilogue si heureux moins d’un mois après la tragédie du Vercors, il participe à la libération de Lyon le 3 septembre. Ensuite seulement il retourne à ses études. S’il échoue à l’agrégation d’histoire – un échec qui se répétera avec une désolante régularité –, il commence à enseigner. A Paris et très vite, dès 1948, à Oran, au lycée Lamoricière. Là, le jeune enseignant, qui a échappé aux nazis et fait ses armes militantes dans la Résistance, prend conscience du fait colonial. S’il ne s’en fera l’historien que très tard (Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances, XIIIe-XXsiècle, Seuil, 1994 ; Le Livre noir du colonialisme. XVIe-XXIe siècle : de l’extermination à la repentance, Robert Laffont, 2003 ; La Colonisation expliquée à tous, Seuil, 2016), l’expérience est décisive.

Et lorsque la guerre d’indépendance éclate, à la Toussaint 1954, Ferro participe à Oran à la naissance de Fraternité algérienne, un mouvement progressiste hostile aux inégalités du système colonial, qui rêve d’imposer une voie médiane mais ne survit pas à l’intensification des combats et de la violence dès 1956. C’est à ce moment critique qu’il regagne la métropole, nommé à Paris, où il exerce aux lycées Montaigne, puis Rodin, tout en travaillant à sa thèse que le contemporanéiste Pierre Renouvin (1893-1974) l’incite à consacrer à la révolution de 1917. Le projet convient à Ferro qui, revenant d’Algérie, pense qu’on a mal envisagé depuis l’Europe ce qui se jouait au Maghreb, comme sans doute l’Occident n’avait pas compris les enjeux réels de la contestation en Russie quarante ans plus tôt.

Le jeune chercheur peut effectuer des séjours d’études en URSS dès 1959, et accéder à des archives aussi rares que réservées

Fort de cette intuition, il se met à l’ouvrage. Grand maître des relations internationales, Renouvin introduit le thésard au CNRS (1960). Comme, dans le même temps, le jeune chercheur intègre l’équipe des Cahiers du monde russe et soviétique, qui publient leur première livraison en 1959, il peut effectuer, bien qu’il n’ait aucune lueur de la langue, des séjours d’études en URSS et accéder à des archives aussi rares que réservées. Le chantier est délicat mais aboutit à une première synthèse, La Révolution de 1917 (Aubier, 1967), qui précède de près de dix ans la thèse d’Etat (1976).

Goût pour les parallèles audacieux

Ferro, qui n’a toujours pas l’agrégation, ne fait rien comme tout le monde ni dans le bon rythme. Lui n’en a cure, qui publie des aspects majeurs de sa recherche dans la revue Annales bien avant la soutenance. D’autant que sa vision d’un épisode érigé en dogme dérange – il sera interdit de séjour en URSS pendant plus de dix ans. Osant un discours non idéologique, l’historien ne craint pas, utilisant tant les archives écrites qu’audiovisuelles – et c’est inédit –, d’établir que la révolution prolétarienne, dont on crédite le mouvement ouvrier, est en fait l’affaire des femmes, des soldats et des paysans.

C’est un choc. D’autant que Ferro établit aussi que le coup d’Etat bolchevique d’octobre 1917 est surévalué et que la bureaucratisation du régime, qui fait le lit de son absolutisation, est autant le fait du sommet que de la base. Un double mouvement jamais envisagé – il en livre les preuves textuelles dans un volume de la collection « Archives », Des soviets au communisme bureaucratique. Les mécanismes d’une subversion, Gallimard-Julliard, 1980.

Si le sens de l’analyse de Ferro et son goût pour les parallèles audacieux, qui décapent l’œil de certitudes admises trop vite, déconcertent, ils le servent aussi. L’historien Fernand Braudel (1902-1985) le repère. Et le cursus atypique de Ferro devient un atout. L’héritier de Lucien Febvre propulse Ferro dès 1964 au secrétariat de rédaction de la revue Annales, avant d’en faire le codirecteur. Nommé directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (1969), Marc Ferro intègre simultanément l’Ecole polytechnique, où il est maître-assistant, puis professeur (1969-1992).

Le style Ferro est né

Désormais les postes d’autorité ou de prestige ne se comptent plus, de la direction de l’Institut du monde soviétique et de l’Europe centrale et orientale à la présidence de l’Association pour la recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, de 1991 à 2006. Sans compter sa participation, dès 2003, comme administrateur à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) puis en 2006 au Conseil supérieur des archives nationales.

Il faut dire que dans le champ de l’image, Marc Ferro, qui se passionne pour le document filmé – c’est en observant les défilés de 1917 qu’il a mis à mal la doxa soviétique d’une révolution ouvrière –, a le prestige du pionnier et du passeur.

Sur la Sept puis Arte, il offre « Histoire parallèle », la juxtaposition de bandes d’actualités diffusées quasi simultanément dans deux camps rivaux, sans commentaires, avant de débattre avec un invité

Par un article fameux paru dans les Annales en 1973 et la reprise de lumineuses lectures dans un recueil de 1977, Cinéma et Histoire, Ferro est l’homme qui a légitimé une analyse documentaire inédite dont il offre bientôt aux téléspectateurs les fruits en proposant, sur la Sept, puis Arte, avec « Histoire parallèle », la juxtaposition de bandes d’actualités diffusées quasi simultanément dans deux camps rivaux, sans coupes ni commentaires, avant de débattre de cette confrontation frontale avec un invité, spécialiste ou témoin. En douze saisons et 630 émissions, une leçon de méthode et d’honnêteté critique qui fait date. Et référence. Ferro pouvait seul inventer ce rendez-vous, lui qui fut, avant même d’être cinéaste et scénariste, un fou du 7e art.

L’adolescent séchait déjà les cours du lycée Carnot pour profiter des programmations doubles des mercredis, s’entichait des comédies américaines à la Libération et s’éprenait de Danielle Darrieux, de Micheline Presle et de Lauren Bacall, changeant d’idole quand elles s’affichaient avec un « rival » très en vue. Il ne se met cependant réellement au cinéma qu’à l’initiative de Renouvin qui, sollicité pour faire un film sur la première guerre mondiale avec Frédéric Rossif, délègue la tâche à Ferro (La Grande Guerre, 1963).

Si l’affaire ne se fait pas dans le cadre envisagé, l’historien, de conseiller, se fait réalisateur de ce montage documentaire. Il improvise la démarche, avec le concours de l’écrivain et journaliste Paul Guimard (1921-2004). Il ignore tout alors de la différence entre cinéma et télévision, peu à peu précise son sens du montage, l’introduction de témoins, la gestion du commentaire, qu’il préfère absent ou très discret. Le style Ferro est né.

Œillères culturelles

Avec une clarté d’exposition qui ne se dément jamais à l’écran, pas plus qu’à l’écrit – d’où ses lumineuses contributions aux collections de vulgarisation destinées au grand public chez Plon (Des Grandes Invasions à l’an mille ; Le Monde féodal ; Le Siècle de Luther et de Christophe Colomb ; L’Ancien Régime ; Les Révolutions et Napoléon) comme au Seuil (Le XXe Siècle expliqué à mon petit-fils ; Le Mur de Berlin et la chute du communisme expliqués à ma petite-fille ; De Gaulle expliqué aujourd’hui) –, Marc Ferro ne se contente pas de reprendre des dossiers historiques fameux.

S’il signe une biographie de Pétain (Pétain, Fayard, 1987), adaptée au cinéma par Jean Marbœuf en 1993 (Ferro en cosigne le scénario), et une autre de Nicolas II (Payot, 1990), s’il reprend la question de la fin des Romanov, il observe aussi l’histoire autrement, s’interrogeant dès 1981 sur les œillères culturelles en observant Comment on raconte l’histoire aux enfants à travers le monde entier (Payot). Suit bientôt L’Histoire sous surveillance. Science et conscience de l’histoire (Calmann-Lévy, 1985).

Depuis, pour disqualifier le déterminisme et préserver l’intelligence de l’aléa, il a travaillé sur Les Tabous de l’Histoire (Nil, 2002), Le Ressentiment dans l’Histoire (Odile Jacob, 2007), L’Aveuglement, une autre histoire de notre monde (Tallandier, 2015), pour que les contraintes mentales s’estompent et que l’historien puisse penser, affranchi des conventions. Fruit d’un parcours personnel singulier et d’un cursus universitaire atypique, cette leçon d’indépendance et de liberté a d’autant plus de force que la bonhomie et la générosité de l’homme l’ont toujours rendue séduisante. D’une conversation aussi plaisante qu’érudite, Marc Ferro était curieux de tout, sachant écouter, dialoguer, jouter même, avec autant de malice que de bienveillance. Un humaniste rayonnant, en somme.

Source : https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2021/04/22/l-historien-francais-marc-ferro-est-mort_6077641_3382.html#xtor=AL-32280270

Oui, l’Histoire est une force, comme il existe des forces économiques ou des croyances religieuses : elle exerce une action sur la société. Mais de quelle Histoire s’agit-il ? Celle, héroïque, des bourgeois de Calais, tragique de la Saint-Barthélemy ou de la Commune de Paris, glorieuse ou honteuse pour tel épisode passé, mais qui recouvre combien de mythes, de querelles, de silences et de mensonges… Or il est une autre histoire, plus anonyme. Celle des habitants de ce pays, si semblables et si différents de leurs voisins, au travail comme à table, et si portés à la guerre civile…Comment expliquer ces traits, ces différences ?Marc Ferro confronte ici l’analyse de la société aux événements de cette histoire : n’est-ce pas réaliser le vieux rêve de Fernand Braudel ?Aujourd’hui où la souveraineté de l’État-nation est mise en cause, il est urgent de revisiter l’histoire de ce pays pour mieux comprendre comment elle a été vécue et comment on l’analyse maintenant.« L’entreprise de Marc Ferro est à la hauteur de son ambition et cette Histoire de France mérite amplement qu’on s’y plonge. » Le Monde. Marc Ferro est directeur d’études honoraire à l’EHESS. Il est notamment l’auteur de La Révolution de 1917, La Grande Guerre, Cinéma et Histoire, Pétain, Histoire des colonisations et Le Choc de l’islam. Il a animé Histoire parallèle sur Arte.

Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, dans l’Oural, le tsar Nicolas II, sa femme et leurs enfants – Olga (22 ans), Marie (19 ans), Anastasia (17 ans), et Alexis, le tsarévitch (13 ans) –, sont exécutés par les bolcheviks. Cette version officielle, Marc Ferro n’y a jamais cru.
Documents à l’appui, avec la rigueur du grand historien, il remet en cause l’assassinat des Romanov. Des juges ou des témoins morts subitement ou exécutés, des documents tronqués, des pièces du dossier d’instruction subtilisées, des tests ADN controversés, le mettent sur la piste d’une hypothèse inavouable et sacrilège : les filles et la tsarine ont été sauvées grâce à un accord secret conclu entre les bolcheviks et les Allemands. Elles se sont tues pour ne pas ébruiter leur sauvetage. Seul le sort du tsarévitch, Alexis, reste inconnu, faute de sources. Dans un récit palpitant, Marc Ferro bat en brèche un véritable tabou de l’histoire et fait la lumière sur un des plus grands mystères du XXe siècle.

Qui est vraiment Pétain ? Lui doit-on la victoire de Verdun ? A-t-il comploté pour prendre le pouvoir en 1940 ? A-t-il mené un double jeu durant la collaboration ? A-t-il sauvé des Juifs ? A-t-il été un moindre mal ? Avait-il tous ses esprits ?
Héros de la nation en 1918, condamné à mort pour haute trahison en 1945, Philippe Pétain ne cesse pas d’interpeller la mémoire des Français. À son habitude, Marc Ferro n’hésite pas à aborder les questions d’histoire qui dérangent, le rôle exact de Pétain en est une. Fort de sa biographie qui fait autorité depuis vingt-huit ans et grâce à de nouvelles archives dévoilées depuis, Marc Ferro revisite avec le brio qu’on lui connaît l’homme qui a été à la fois le plus contesté et le plus aimé des Français. Pour la première fois, l’historien réputé n’hésite pas à croiser son souvenir personnel de jeune Français sous l’Occupation à ses analyses plus stimulantes que jamais.

Pour la première fois, un historien présente et analyse l'ensemble des phénomènes de la colonisation depuis leur origine jusqu'à leur fin - voire leur survivance.


Marc Ferro traite de toutes les pratiques coloniales des Européens, russes y comprises, mais également de la colonisation arabe, turque, japonaise, pour établir leurs points communs, leurs différences. Le point de vue des ex-colonisés est présenté, et pas seulement la vision européo-centrique de l'histoire ou celle des vainqueurs - avec les silences des uns et des autres...


Mettant l'accent sur le nouveau type de sociétés et d'économies nées de cette expansion puis de ce repli, l'auteur montre enfin comment les mouvements d'indépendance ont eu leurs effets télescopés par la mondialisation de l'économie, et plus récemment par un phénomène qu'il appelle l'impérialisme multinational.

 

Longue, douloureuse, meurtrière, la Grande Guerre vit s'entre-tuer des millions d'hommes qui, la veille encore, juraient guerre à la guerre. Ils furent les frères d'armes de ceux qu'ils accusaient d'être des militaristes, des chauvins, des bellicistes ; et également des millions d'autres qui firent la guerre par devoir ou encore sans trop savoir pourquoi.
Passé 1918, devenus anciens combattants, ni les uns ni les autres ne mirent en doute la légitimité de leur sacrifice : ils avaient combattu pour la défense de la patrie et la guerre qu'ils avaient faite était une juste guerre. [...]
Pourtant, durant les hostilités mêmes, un doute naquit chez quelques-uns : la poursuite de la guerre avait-elle un sens ? L'horrible massacre était-il vraiment nécessaire ? Les milieux dirigeants l'assuraient : mais étaient-ils sincères ? [...]
Ce phénomène ne saurait être dissocié des origines de la guerre, du souvenir qu'elle a laissé, et nous voudrions en rendre compte autant que des causes proprement économiques ou politiques.

À propos

Dominique RECH