Historien : Robert Darnton
Robert Darnton, né le 10 mai 1939 à New York, est un historien américain, spécialiste des Lumières européennes et de l'histoire du livre sous l’Ancien Régime. Il est récipiendaire en 2011 de la National Humanities Medal, médaille remise par Barack Obama en reconnaissance de sa contribution majeure aux sciences humaines.
Biographie
Diplômé de l'université Harvard en 1960 et de l'université d'Oxford en 1964, Robert Darnton a été président de la Société américaine d'histoire. Professeur à l’université de Princeton, il y enseigne de 1968 à 2007. Il y dirige à partir de 2002 le Centre pour l’étude du livre et des médias. Il s’intéresse aussi à la publication électronique et a fondé le Gutenberg-e Program. Depuis juillet 2007, il a le statut de professeur émérite à Princeton. Il fut également directeur de la bibliothèque de l'université Harvard de 2007 à 2015. Il s'engagea alors très activement contre la privatisation numérique d'une partie de son fonds par le projet Google Book Search, combat qu'il relata dans Apologie du livre.
Travaux
Grâce à l’étude du fonds d’archives de la Société typographique de Neuchâtel, il a mis au jour les dynamiques de circulation de la littérature clandestine au XVIIIe siècle avant la Révolution française. Ses travaux permettent notamment de mieux comprendre le rôle joué par les imprimeurs étrangers, suisses, belges ou hollandais, dans l'acheminement dans le royaume de France de livres censurés. Ces enseignements, issus notamment de l'étude des archives de la STN, ont fait l'objet d'un ouvrage publié en 1991, intitulé Édition et sédition.
Dans son ouvrage consacré à L'Affaire des Quatorze, Robert Darnton s'intéresse au rôle de l'oralité dans l'espace public de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècle. Il analyse notamment la manière dont les poèmes, et autres chansons populaires, ont pu être utilisés pour critiquer la monarchie ou bien pour nourrir des complots politiques, provenant notamment de la cour elle-même. Grâce à l'analyse des archives associées à cette affaire, qui eut lieu sous le règne de Louis XV, Darnton a notamment mis au jour le rôle déterminant des courtisans dans la production et la mise en circulation de ces poèmes critiques à l'égard du roi et de son entourage. Ses travaux permettent de rompre avec une vision d'un espace public naissant uniquement cantonné à sa dimension écrite ou philosophique qui pouvait prévaloir jusque-là, ainsi qu'à mieux appréhender la relation entretenue entre les élites, politiques notamment, du royaume et le Paris dit "populaire" du XVIIIe siècle.
Les travaux de Robert Darnton sur le XVIIIe siècle ont donc le mérite de contextualiser et surtout de questionner les conceptions généralement répandues de l'espace public, à la suite notamment des travaux pionniers sur celui-ci menés par le philosophe allemand Jürgen Habermas.
Ouvrages
(Traduits en français.)
- La fin des Lumières : le mesmérisme et la Révolution, 1968
- L'aventure de l'Encyclopédie, 1775-1800 : un best-seller au siècle des Lumières, Paris, 1982
- Bohème littéraire et Révolution : le monde des livres au XVIIIe siècle, 1983 (réédition 2010)
- Le Grand Massacre des chats : attitudes et croyances dans l’ancienne France, Paris, 1984 (réédition 1986)
- Édition et sédition : l’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Paris, 1991
- Dernière danse sur le mur : Berlin, 1989-1990, Paris, 1992
- Gens de lettres, gens du livre, Paris, 1992
- Pour les Lumières : défense, illustration, méthode, Paris, 2002
- Le Diable dans un bénitier : l'art de la calomnie en France, 1650-1800, Paris, 2010
- Apologie du livre : demain, aujourd'hui, hier (trad. de l'anglais), Paris, Gallimard, 2010, 218 p.
- De la censure : essai d'histoire comparée, Paris, Gallimard, coll. « Essais », 2014, 416 p.
- L'Affaire des Quatorze : poésie, police et réseaux de communication à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, coll. « Essais », 2014, 240 p.
- Un tour de France littéraire : le monde des livres à la veille de la Révolution, Gallimard, coll. « Essais », 2018
- Éditer et pirater : le commerce des livres en France et en Europe au seuil de la Révolution, Paris, Gallimard, coll. « nrf Essais », 2021, 496 p.
- L'humeur révolutionnaire : Paris, 1748-1789 [« The Revolutionary Temper : Paris, 1748-1789 »] (trad. de l'anglais par Hélène Borraz), Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2024, 582 p.
- La Condition d'écrivain : culture et Révolution dans la France du XVIIIᵉ siècle, Paris, Gallimard, coll. « nrf Essais », 2025, 240 p.
Extraits de la source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Darnton

On évoque souvent, comme modèle de la profession d’auteur qui émerge au XVIIIᵉ siècle, la brillante carrière de Jean-Jacques Rousseau ou la qualité polémique des écrits de Camille Desmoulins. Mais s’agit-il de parcours majoritaires au sein d’une république des lettres dont les institutions culturelles sont en pleine mutation et qui se veut, en principe, ouverte à tous ?
Par une analyse quantitative de l’ensemble de la population des lettrés et une analyse sociologique de quelques carrières exemplaires d’écrivains, aux extractions sociales très diverses, Robert Darnton met au jour non pas une mais des conditions du métier d’écrivain. En s’appuyant sur de nombreuses sources — rapports de police, ou almanachs de la population de lettrés — l’auteur dévoile, des salons aux mansardes en passant par la Bastille, l’envers du décor. Que leurs écrits soient destinés aux éditeurs révolutionnaires ou aux ministres en place, les gens de lettres, dans leur grande majorité, ne peuvent en réalité vivre de leur plume et évoluent loin des grandes figures auctoriales des Lumières qui inspirent ces « Rousseau du ruisseau ».
Intégrés ou non à l’ordre social très fermé de la république des lettres, ces écrivains de plus en plus nombreux font l’objet d’une surveillance accrue de la part d’un État à la crise duquel ils contribuent, et qui débouchera sur la chute de l’Ancien Régime. Robert Darnton dresse pour la première fois le tableau d’une France littéraire composite au XVIIIᵉ siècle alors que la montée en puissance de l’écrivain apparaît comme un nouveau type de pouvoir dans la fabrique du monde moderne.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/la-condition-d-ecrivain/9782073057242

Les ouvrages sur la Révolution française sont innombrables. Tous, ou presque, partent de juillet 1789 pour choisir dans les décennies précédentes les événements qui peu ou prou conduisirent à la prise de la Bastille. Robert Darnton, à l’inverse, arrive à juillet 1789 en partant de la multitude d’agitations, de troubles, d’insurrections qui parcoururent le royaume, et Paris tout particulièrement. Pourquoi aucun de ces moments ne donna-t-il lieu à l’équivalent de la prise de la Bastille ?
Darnton, à travers le système d’information si particulier au petit peuple du XVIIIᵉ siècle — rumeurs, nouvelles orales ou à la main, épigrammes et chansons pornographiques contre la Cour, gazettes venues de l’étranger ou tracts parisiens —, reconstitue les cycles de violence du XVIIIᵉ siècle : ce qu’il appelle l’humeur révolutionnaire.
C’est-à-dire, entre autres éléments, la haine du despotisme — tout abus de pouvoir perçu comme tel, qu’il s’agisse des restrictions imposées par les corporations au commerce, de l’autorité exercée par la faculté de Médecine de Paris sur les médecins ou encore de l’emprise de l’Académie française sur la littérature — ; la résistance face à l’inégalité devant l’impôt ; l’amour de la liberté, soit le droit commun d’agir et parler librement sans craindre les espions de la police ni les lettres de cachet, de lire des journaux indépendants non soumis à la censure, et d’obéir à des lois déterminées par les citoyens et non proclamées par Versailles ; l’engagement envers la nation, comme citoyens et non plus comme sujets, devant l’impéritie militaire de la monarchie ; la foi dans les pouvoirs de la raison et des Lumières.
Tout cumula en juillet 1789. D’où, en conclusion, la question posée par Darnton : qu’est-ce que 1789 a eu de révolutionnaire ?
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/l-humeur-revolutionnaire/9782072990496

Comment expliquer le pouvoir du livre à l’époque des Lumières si on ignore le fonctionnement de l’industrie de l’édition ? Il importe de savoir que la moitié au moins des livres vendus en France entre 1750 et 1789 étaient piratés.
Du fait des politiques centralisées de l’État, soucieux de surveillance, la Communauté des libraires et imprimeurs de Paris monopolisait les privilèges des livres et ruinait presque toute édition dans les provinces.
En réaction, hors de la capitale, les libraires s’approvisionnaient de plus en plus auprès de maisons d’édition qui produisaient des livres français en des lieux stratégiques hors des frontières du royaume — dans ce que Robet Darnton appelle le « Croissant fertile » : d’Amsterdam à Bruxelles, par la Rhénanie, à travers la Suisse et en descendant vers Avignon, les éditeurs pirataient tout ce qui en France se vendait avec quelque succès.
Grâce à une main-d’œuvre et à un papier peu coûteux, les contrefaçons étaient moins chères que les œuvres produites avec privilèges à Paris. En conséquence, une alliance naturelle se développa entre les libraires de province et les éditeurs étrangers qui razziaient le marché avec un esprit d’entreprise audacieux. Tel fut l’autre visage des Lumières : un capitalisme de butin.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/editer-et-pirater/9782072842191

Spécialiste des Lumières, Robert Darnton a développé une approche anthropologique par le biais de l’histoire du livre et de la lecture. Pour ce faire, il a puisé dans un fonds inédit, les archives de la Société typographique de Neufchâtel, fondée en 1769 – une correspondance de 50 000 lettres, les états des stocks, les pièces comptables, les livres de commandes qui recréent l’univers du livre, des imprimeurs, colporteurs, libraires et lecteurs pendant les vingt dernières années de l’Ancien Régime.
Or, il s’y trouve le carnet tenu au jour le jour par un commis voyageur, Jean-François Favarger, qui entreprend, pour la STN en 1778 et pendant plusieurs mois, un tour de France littéraire en rendant visite aux libraires (un quadrilatère de Pontarlier et Besançon jusqu’à Poitiers et La Rochelle puis Bordeaux, Toulouse, Montpellier et Marseille, retour par Lyon et Bourg-en-Bresse). Il prend des commandes, classe les libraires en partenaires fiables ou aventuriers mauvais payeurs, affiche des valeurs calvinistes rigoureuses (se défier d’un libraire catholique, bon bougre mais qui a trop d’enfants et conséquemment ne se concentre pas assez sur son commerce). Il négocie des traites ou des échanges d’ouvrages publiés par la STN contre d’autres succès imprimés par les libraires-éditeurs et livrés dans des balles de feuilles non reliées et mélangées avec des ouvrages édifiants et autorisés car le commerce porte sur des textes soit censurés, soit interdits puisque piratés en violation du privilège des éditeurs parisiens ; enfin, il évalue les risques des voies empruntées par les colporteurs-passeurs à la barbe des douaniers ou avec leur complicité, tant la corruption règne.
Cette chaîne du livre, depuis les entrepôts de la STN jusqu’aux mains des lecteurs, permet enfin d’évaluer ce que furent à la STN les meilleures ventes des Lumières en dehors des élites politiques et sociales : Anecdotes sur Mme la comtesse du Barry de Pisandat de Mairobert ; l’An 2440 de Mercier ; le Mémoire de Necker ; La révolution opérée par M. de Maupeou de Mouffle d’Angerville ; l’Histoire philosophique de l’abbé Raynal, loin devant La Pucelle d’Orléans de Voltaire.
Il s’agit donc ici d’un livre essentiel à la compréhension des Lumières et des origines culturelles et intellectuelles de la Révolution.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/un-tour-de-france-litteraire/9782072744921

Qu'est-ce que la censure? L'historien croit disposer d'un concept unitaire mais plonge-t-il dans les archives qu'il est alors saisi par la diversité des expériences qu'en firent ceux qui la subirent – en l'occurrence, dans la France des Bourbons, dans l'Inde coloniale et dans la République démocratique allemande.
Peut-on cependant dégager des trais communs à ces trois situations?
La première dimension est la répression : Mlle Bonafon, treize ans d'internement dans un couvent pour avoir écrit un conte de fées politique (Tanastès) ; Mukunda Lal Das, trois ans d'«emprisonnement rigoureux» pour avoir entonné la très suggestive «Chanson du rat blanc» ; Walter Janka, cinq ans d'isolement carcéral pour avoir publié Lukács, un auteur tombé en disgrâce.
La seconde dimension comparative est l'herméneutique : la censure est une lutte sur le sens. Elle implique le décodage de références dans un roman à clé ou des querelles sur la grammaire sanskrite, elle suppose toujours des débats interprétatifs qui conduisent peu ou prou à une collaboration entre censeurs et auteurs. Les deux parties comprennent la nature du donnant-donnant : la coopération, la complicité et la négociation caractérisent la façon dont les auteurs et les censeurs opèrent, au moins dans les trois systèmes étudiés ici. Plus qu'un simple affrontement entre création et oppression, la censure, en particulier aux yeux du censeur, apparaît coextensive à la littérature, au point de s'en croire la source.
L'écrivain Norman Manea, quand il reconsidérait les coupes qu'il avait acceptées afin que son roman L'enveloppe noire parût dans la Roumanie de Ceauşescu, ne regrettait pas tant l'amputation des passages critiques que le processus de compromis et de complicité qui lui faisait conclure au «succès à plus long terme de la Censure, là où il n'était pas visible...».
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/de-la-censure/9782070144846

C'est un étrange dossier des archives de la Bastille et l'un des plus fascinants, fait de paperolles, qu'ouvre, pour la première fois, Robert Darnton.
Au printemps de 1749, le lieutenant général de police à Paris reçut l'ordre de capturer l'auteur d'une ode moquant le roi et sa maîtresse. Le mot fut passé aux légions d'informateurs, ou mouches, et bientôt quatorze personnes croupirent dans les geôles – des prêtres, des clercs et des étudiants.
Griffonnés sur des bouts de papier, les vers circulaient de cabarets en dîners avec grand succès. Robert Darnton ne reconstitue pas seulement une affaire de création collective ; il tire les mailles d'un étonnant filet : celui de la communication orale, politique, dans le Paris populaire du XVIIIᵉ siècle. La plupart des hommes et surtout des femmes ne maîtrisant pas la lecture, le moyen mnémotechnique le plus efficace était la musique. Les poèmes étaient composés pour être chantés sur des airs célèbres que l'on retrouve dans les recueils connus sous le nom de chansonnier.
Voici une occasion exceptionnelle d'écrire une histoire de la communication à partir de son élément majeur, l'oralité, qui d'habitude ne laissait aucune trace.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/l-affaire-des-quatorze/9782070145249

Voici venu le temps des petits prophètes de la mort du livre sur papier.
Mais l’univers des prophéties est loin de notre monde réel. Robert Darnton met en parallèle les moyens électroniques de communication avec la puissance libérée par Gutenberg voilà plus de cinq siècles ; il en mesure les effets anthropologiques sur la lecture ainsi que les avantages mutuels qui lient bibliothèques et Internet ; il examine enfin nombre de problèmes d’ordre pratique, c’est-à-dire culturels – par exemple, pourquoi maintenir les acquisitions de livres imprimés tout en accroissant la place faite au numérique, support désormais privilégié par les jeunes générations ? Par quel paradoxe la bibliothèque, en apparence la plus archaïque des institutions, est, du fait de sa position au cœur du monde du savoir, l’intermédiaire idéal entre les modes de communication imprimés et numériques ?
Chemin faisant, le lecteur découvre, sous la plume du grand narrateur qu’est Robert Darnton, comment le livre met en forme la matière du monde ; combien les processus de transmission modifient les textes mêmes ; pourquoi le papier n’est pas entièrement remplaçable par le fichier numérique ; que Shakespeare prouve la nécessité de conserver plus d’un exemplaire d’un livre ; et ce que serait une République numérique des Lettres.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/apologie-du-livre/9782070448227

Le Gazetier cuirassé ; Le Diable dans un bénitier ; La Police de Paris dévoilée ; La Vie secrète de Pierre Manuel : quatre libelles parmi des centaines d'autres, pornographiques, délateurs, politiques. Leur accumulation fait corpus, tisse un récit si riche en intrigues et en anecdotes où les vies privées deviennent des affaires publiques qu'il semble que son invraisemblance ne peut être véridique. Mais les archives de la police et des services diplomatiques le confirment en tout point. Surtout, ce corpus est une mine concernant le statut de l'écrivain, le marché du livre, le journalisme, l'opinion publique et l'idéologie dans la France du XVIIIᵉ siècle.
L'art et la politique de la calomnie, développés sous les régimes de Louis XV, de Louis XVI, de la monarchie constitutionnelle de 1789-1792 et sous la République jacobine de 1792-1794, créent un univers en soi. Une foule de plumitifs et d'écrivailleurs, fruit de l'explosion démographique de la république des lettres, crèvent la faim à Paris, subsistent grâce à des travaux alimentaires pour quelques mécènes, et, lorsque l'embastillement pour dettes menace, se réfugient à Londres notamment où ils se font précepteurs, traducteurs, colporteurs de brochures, tout en produisant en série plagiée, grâce aux rapports fournis par des informateurs secrets à Paris et à Versailles, des opuscules qui diffament le souverain et ses ministres, les danseuses et les hommes du monde, et dénoncent la dépravation et le despotisme. Leurs ouvrages sont édités par les imprimeries qui prolifèrent aux frontières du royaume d'où elles ont tissé des réseaux complexes de contrebandiers qui fournissent partout en France libraires et colporteurs. Le gouvernement français réplique en envoyant des agents secrets pour assassiner, enlever ou soudoyer les libellistes.
La calomnie dans la France du XVIIIᵉ siècle est un courant littéraire et un genre politique qui, après avoir sapé l'autorité de la monarchie absolue, s'intégra à la culture politique républicaine pour atteindre son point extrême sous Robespierre. L'évolution des contenus conforta la permanence de la forme.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/le-diable-dans-un-benitier/9782070122202

La place des philosophes du XVIIIᵉ siècle dans la préparation de la Révolution française a fait l'objet de controverses passionnées. Mais les historiens ne s'étaient guère, jusqu'à Robert Darnton, penchés sur le rôle des écrivains de second ordre – qu'ils tirent à Paris le diable par la queue en fabriquant une littérature pornographique et politique ou qu'ils se soient exilés à Londres, voire ailleurs, pour éviter l'embastillement. Ces ratés de la littérature tiendront un rang important dans le personnel révolutionnaire.
Vu des ateliers, des boutiques des libraires ou des officines de la police, le paysage des Lumières change du tout au tout : s'esquisse alors, à la croisée d'une histoire de l'édition et d'une double sociologie des auteurs et des lecteurs, le monde des livres au XVIIIᵉ siècle. Cette étude pose en termes novateurs la question de la lecture au siècle des Lumières et de la part qui revient à la fermentation intellectuelle dans le temps long des origines de la Révolution.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/boheme-litteraire-et-revolution/9782070127887

Redécouvrir l'énorme corpus oublié de la librairie illégale au siècle de Voltaire et de Rousseau, c'est pénétrer dans le monde bigarré de la littérature clandestine : on y rencontre, tour à tour, les éditeurs-imprimeurs, aux frontières du royaume, souvent gens honorables et bons bourgeois calvinistes, qui multiplient les publications subversives ou immorales ; les pauvres hères de la contrebande : passeurs, colporteurs et marchands forains qui risquent les galères pour diffuser dans le royaume cette littérature de l'ombre ; les gens installés, édiles et notabilités, qui lisent sous le manteau ces opuscules interdits, mais aussi les libraires les plus insoupçonnables qui, sous le comptoir, se livrent au commerce de livres scandaleux, tant les gains y sont aisés à faire.
Tous partagent la même fascination pour l'univers fictionnel des «écrits philosophiques» clandestins. Canards, chroniques scandaleuses, pamphlets matérialistes, textes pornographiques nourrissent la même vision du monde : la Religion est une tromperie, l'Église une oppression, le Roi un homoncule, ses maîtresses des catins, les catins les véritables maîtresses du royaume, et tout cela glisse vers l'abîme depuis le bon roi Henri IV...
Grâce à Robert Darnton, nous savons désormais ce que lurent réellement les Français au siècle des Lumières : une littérature séditieuse qui mina dans les esprits les fondements de l'Ancien Régime plus que ne le firent les forts traités des Philosophes.
Source : https://www.gallimard.fr/catalogue/edition-et-sedition/9782070722129