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09 Apr

Recension « La sorcière au bûcher. Fanatisme religieux et antiféminisme » de Robert Muchembled, Éditions Les Belles Lettres 2025

Publié par Dominique Rech  - Catégories :  #Recension historique, #Histoire moderne

Qui est l’auteur ?

Robert Muchembled est un historien français, spécialiste des Temps Modernes et un des fondateurs de l’histoire socio-culturelle (notamment l’histoire de la violence, l’histoire des femmes).

Agrégé d'histoire, docteur d'État pour une thèse intitulée « Violence et Société. Comportements populaires et mentalités en Artois de 1400 à 1660 » (1985). Successivement professeur à l'École normale de Lille, puis maître de conférences à l'Université Lille-III, il devient ensuite professeur d'histoire moderne à l'Université Sorbonne Paris Nord. Robert Muchembled a produit plus de trente ouvrages, traduits en une trentaine de langues. Aux Belles Lettres, il a publié « La Civilisation des odeurs (XVIe-début XIXe siècle) » en 2017, « Le Fils secret du Vert- Galant » en 2021 et « La Séduction. Une passion française » en 2023.

 

Quelle est la présentation de l’ouvrage ?

 

Robert Muchembled propose une interprétation nouvelle de la terrifiante énigme des 40 000 bûchers de sorcellerie qui ont consumé 80 % de femmes et nombre d’enfants en Europe occidentale, de 1424 à 1782 : ils résultent de féroces décisions humaines, guidées par une pensée religieuse hétérodoxe sectaire très minoritaire, la démonologie, pure chimère élaborée par les inquisiteurs dominicains au début du XVe siècle, qui propage un discours apocalyptique d’invasion du monde par une secte satanique majoritairement composée de femmes.
Les plus intenses chasses aux sorcières culminent de 1580 à 1620 dans quelques régions fragilisées par la virulence des conflits religieux, surtout au sein du Saint-Empire et le long de la route du diable joignant les Alpes à la Mer du Nord. Elles sont toujours conduites par des souverains ou des seigneurs locaux fanatiques qui veulent anéantir l’hérésie féminine suprême, rivale de l’autorité virile sacrée sur laquelle repose leur propre pouvoir. Souvent épaulés par un théologien ou un juge exalté, ils obligent les tribunaux laïcs à utiliser sans frein la torture et à n’épargner personne. Sous la poigne d’un chef de meute viril dont la puissance se mesure à la cruauté qu’il déploie, l’implacable mécanisme débouche sur une brutalité inouïe, dont il reste des traces de nos jours.
La sinistre lutte contre la prétendue sorcellerie maléfique ne parvint pourtant pas à éradiquer la vieille culture séculaire de survie magique jusque-là dominante en Europe. L’épilogue montre qu’en France au XIXe siècle, guérisseurs, envoûteurs ou désenvoûteurs, alors majoritairement masculins, peuplent toujours les campagnes.

Quelle est la composition de l’ouvrage ?

La première partie présente l’univers de la magie de survie au village

avant les grandes chasses aux sorcières. La seconde est consacrée aux

bûchers de sorcellerie européens, surtout à l’époque de leur plus grande

intensité, entre 1580 et 1620, avec une concentration géographique privilégiée qui prend la forme d’une immense croix de feu des Alpes à la mer du Nord, dont la petite branche se développe des Pays-Bas espagnols au Main jusqu’à Bamberg ; une aire secondaire luthérienne inclut le Danemark, la Norvège et l’Allemagne du Nord (voir la carte). L’épilogue commente le retour des magiciens aux xixe et xxe siècles, en particulier d’après des exemples français.

Quel est l’apport de l’ouvrage ?

Robert Muchembled a le mérite et l’objectivité de reprendre la célèbre thèse de son célèbre ouvrage « La Sorcière au village (XVe – XVIIIe siècles) publié chez Gallimard en 1979. Il convient que lors de ses recherches d’alors il a été influencé par la tendance des recherches historiques de chercher les facteurs de puissances des souverains.

Pour Robert Muchembled, les Archives permettent de renouveler les conclusions de ses recherches.

Deux ingrédients primordiaux entrelacés contribuent à expliquer ces persécutions :

- une vigoureuse poussée d’antiféminisme (notamment depuis le « Malleus Maleficarum de 1487) combinée à une pensée religieuse hétérodoxe fanatisée.

Dans les villages, les veilles femmes sans protection, jugées inutiles et incontrôlables, sont souvent les victimes des violences des bandes de jeunes, avec l’accord tacite des villageois.

Initialement parties des abbayes dominicaines alpines, chargées par la papauté de la poursuite des hérétiques par une très solide formation théologique. Et reprises par les Jésuites comme confesseurs des puissants ;

- la personne du souverain qui doit adhérer au discours d’extermination de la « secte satanique » porté par les démonologues.

Persuadés qu’il s’agit d’une mission sacrée, ils s’entourent de fidèles pour la conduire jusqu’au cœur des villages. Ils renforcent largement leur pouvoir, remplissent leurs coffres en confisquant les biens des condamnés, comme le fait le duc de Lorraine Charles IV (1604-1675).

Par exemple, en France, la seule grande chasse aux sorcières, conclue par 60 à 80 exécutions, touche le Labourd basque en 1609, où Henri IV (1553-1610), désireux de purger la contrée de tous les adeptes du démon, a envoyé Pierre de Lancre, juge au parlement de Bordeaux, qui a relaté son horrifique expérience dans un traité de démonologie.

A l’inverse, sur le territoire de la Suisse actuelle, une plus grande continuité séculaire des persécutions, sous forme de cas isolés et de petites paniques, est vraisemblablement due à l’existence d’un pouvoir collectif urbain plus intemporel, dont les membres recherchent néanmoins une onction sacrale.

En résumé, Robert Muchembled y voit donc une réaction contre la place que les femmes ont commencé à acquérir au XIIe siècle puis au XVIe siècle. Le fantasme masculin de la dangerosité de la femme s'y exprime dans sa diabolisation. La vieille femme, dont la sexualité est refusée puisque celle-ci n'est admise que pour son rôle dans la procréation, est de ce fait une sorcière toute désignée. Il y aurait eu durant cette période 40 000 femmes brûlées pour sorcellerie, pour la plus grande partie dans l'ancienne Lotharingie, des Flandres à l'Italie du Nord. 

 

Au final, l’ouvrage est le fruit, comme toujours avec Robert Muchembled, à la fois d’une grande richesse de recherches sur les archives (d’où un volume important) et d’une autoréflexion épistémologique permanente.

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Dominique RECH